Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski
Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski
(1821–1881)
En décembre 1877, N. P. Peterson, instituteur et disciple de Fiodorov, envoya à Dostoïevski un exposé non signé des idées de son maître, sans donner de nom. La réponse, datée du 24 mars 1878, s'ouvre sur la question de savoir qui est ce penseur : « Il m'a vivement intéressé ». Puis, aussitôt après : « au fond, je suis entièrement d'accord avec ces idées. Je les ai lues comme si elles étaient miennes ». Dostoïevski n'apprit jamais ce nom : Fiodorov refusait que le sien fût mentionné dans la presse, et la paternité du texte ne fut révélée qu'après sa mort, en 1903. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés en personne.
Dans cette même lettre se pose la question centrale : la résurrection des ancêtres est-elle une allégorie, une connaissance plus claire que les descendants auraient du passé, ou bien un événement littéral ? Dostoïevski expose aussitôt sa position : « nous ici, c'est-à-dire moi et Soloviev tout au moins, nous croyons en une résurrection réelle, littérale, personnelle, et au fait qu'elle s'accomplira sur terre ». Ce jour-là même, il lut l'exposé de Peterson — anonymement — à Vladimir Soloviev, qui donnait alors ses « Leçons sur la divino-humanité » ; la conversation dura deux heures.
La réponse que Fiodorov dicta à Peterson déborda largement le cadre d'une lettre et devint l'amorce de « La Question de la fraternité, ou de la parenté… », l'ouvrage majeur de Fiodorov qui ouvrira plus tard « La Philosophie de l'Œuvre commune ». Ce furent précisément les questions de Dostoïevski qui poussèrent Fiodorov à exposer pour la première fois, de façon suivie et par écrit, sa doctrine de la résurrection.
L'immortalité et la résurrection forment un thème constant chez le dernier Dostoïevski : déjà dans le « Journal d'un écrivain » de 1876, il qualifiait l'idée de l'immortalité de l'âme humaine d'unique idée suprême sur la terre. Les chercheurs rattachent aussi aux idées fiodoroviennes le projet des « Frères Karamazov » : le travail sur ce roman commença cette même année 1878, et les thèmes de la filiation, de la fraternité, du parricide et de la résurrection traversent aussi bien les brouillons que le texte définitif. Une réserve s'impose : Dostoïevski ne nomme Fiodorov nulle part, et ce lien reste une reconstruction des chercheurs, non un fait documenté.
La coïncidence n'est pas complète non plus : chez Dostoïevski, la résurrection est l'accomplissement d'une promesse ; chez Fiodorov, elle relève de la science et du travail des hommes eux-mêmes. Mais Dostoïevski a défini l'essentiel de cette doctrine précisément comme le devoir des vivants envers les morts : la résurrection comme obligation, et non comme attente. L'homme n'y est pas un témoin passif du dessein du monde, mais son acteur — une idée développée dans le Discours sur Pouchkine de 1880 comme l'appel à devenir un « homme universel » et à parvenir à une union fraternelle universelle. De là part une ligne directe vers la thèse centrale du cosmisme : l'homme comme régulateur de la nature et transformateur de l'Univers.